n° 152 à 159
IV. Les droits de l'homme
Dans cette page
a) La valeur des droits de l'homme
152 Le mouvement vers l'identification et la proclamation des droits de l'homme est un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine.302 L'Église saisit en ces droits une occasion extraordinaire qu'offre notre époque afin que, par leur affirmation, la dignité humaine soit plus efficacement reconnue et promue universellement comme caractéristique imprimée par le Dieu Créateur sur sa créature.303 Le Magistère de l'Église n'a pas manqué d'évaluer positivement la Déclaration universelle des droits de l'homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, que Jean-Paul II a qualifiée de véritable « pierre milliaire placée sur la route longue et difficile du genre humain ».304
153 De fait, la racine des droits de l'homme doit être recherchée dans la dignité qui appartient à chaque être humain.305 Cette dignité, co-naturelle à la vie humaine et égale dans chaque personne, se perçoit et se comprend avant tout par la raison. Le fondement naturel des droits apparaît encore plus solide si, dans une lumière surnaturelle, on considère que la dignité humaine, après avoir été donnée par Dieu et avoir été profondément blessée par le péché, a été assumée et rachetée par Jésus-Christ à travers son incarnation, sa mort et sa résurrection.306
La source ultime des droits de l'homme ne se situe pas dans une simple volonté des êtres humains,307 dans la réalité de l'État, dans les pouvoirs publics, mais dans l'homme lui-même et en Dieu son Créateur. Ces droits sont « universels, inviolables, inaliénables ».308 Universels, parce qu'ils sont présents dans tous les êtres humains, sans aucune exception de temps, de lieu et de sujets. Inviolables, en tant qu'« inhérents à la personne humaine et à sa dignité » 309 et parce qu' « il serait vain de proclamer des droits, si l'on ne mettait en même temps tout en œuvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous ».310 Inaliénables, dans la mesure où « personne ne peut légitimement priver de ces droits l'un de ses semblables, quel qu'il soit, car cela signifierait faire violence à sa nature ».311
154 Les droits de l'homme doivent être protégés non seulement singulièrement, mais dans leur ensemble : leur protection partielle se traduirait par une sorte de manque de reconnaissance. Ils correspondent aux exigences de la dignité humaine et impliquent, en premier lieu, la satisfaction des besoins essentiels de la personne, dans les domaines matériel et spirituel : « Ces droits concernent toutes les étapes de la vie et tout contexte politique, social, économique ou culturel. Ils forment un ensemble unitaire, qui tend clairement à promouvoir tout aspect du bien de la personne et de la société. (...) La promotion intégrale de toutes les catégories de droits humains est la vraie garantie du plein respect de chacun des droits ».312 Universalité et indivisibilité constituent les traits distinctifs des droits de l'homme : ce « sont deux principes de base qui exigent de toute manière d'intégrer les droits humains dans les différentes cultures, et aussi d'approfondir leur caractère juridique afin qu'ils soient pleinement respectés ».313
b) La spécification des droits de l'homme
155 Les enseignements de Jean XXIII,314 du Concile Vatican II 315 et de Paul VI 316 ont fourni d'amples indications sur la conception des droits de l'homme définie par le Magistère. Jean-Paul II en a dressé une liste dans l'encyclique « Centesimus annus » : « Le droit à la vie dont fait partie intégrante le droit de grandir dans le sein de sa mère après la conception ; puis le droit de vivre dans une famille unie et dans un climat moral favorable au développement de sa personnalité ; le droit d'épanouir son intelligence et sa liberté par la recherche et la connaissance de la vérité ; le droit de participer au travail de mise en valeur des biens de la terre et d'en tirer sa subsistance et celle de ses proches ; le droit de fonder librement une famille, d'accueillir et d'élever des enfants, en exerçant de manière responsable sa sexualité. En un sens, la source et la synthèse de ces droits, c'est la liberté religieuse, entendue comme le droit de vivre dans la vérité de sa foi et conformément à la dignité transcendante de sa personne ».317
Le premier droit énoncé dans cette liste est le droit à la vie, depuis sa conception jusqu'à sa fin naturelle,318 qui conditionne l'exercice de tout autre droit et comporte, en particulier, l'illicéité de toute forme d'avortement provoqué et d'euthanasie.319 La très haute valeur du droit à la liberté religieuse est soulignée : « Tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d'autres ».320 Le respect de ce droit est un signe emblématique du « progrès authentique de l'homme en tout régime, dans toute société, système ou milieu ».321
c) Droits et devoirs
156 Inséparablement lié au thème des droits de l'homme, est celui des devoirs de l'homme, auquel les interventions du Magistère ont donné un juste poids. La complémentarité réciproque entre droits et devoirs, indissolublement liés, en premier lieu dans la personne humaine qui en est le sujet titulaire, est plusieurs fois rappelée.322 Ce lien présente également une dimension sociale : « Dans la vie en société, tout droit conféré à une personne par la nature crée chez les autres un devoir, celui de reconnaître et de respecter ce droit ».323 Le Magistère souligne la contradiction contenue dans une affirmation des droits qui ne prévoit pas une responsabilité correspondante : « Ceux qui, dans la revendication de leurs droits, oublient leurs devoirs ou ne les remplissent qu'imparfaitement, risquent de démolir d'une main ce qu'ils construisent de l'autre ».324
d) Droits des peuples et des nations
157 Le domaine des droits de l'homme s'est élargi aux droits des peuples et des nations : 325 de fait, « ce qui est vrai pour l'homme l'est aussi pour les peuples ».326 Le Magistère rappelle que le droit international « repose sur le principe de l'égal respect des États, du droit à l'autodétermination de chaque peuple et de leur libre coopération en vue du bien commun supérieur de l'humanité ».327 La paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l'homme, mais aussi sur celui des droits des peuples, en particulier le droit à l'indépendance.328
Les droits des nations ne sont rien d'autre que « les “droits humains” considérés à ce niveau spécifique de la vie communautaire ».329 La nation possède un « droit fondamental à l'existence » ; à « garder sa propre langue et sa culture, par lesquelles un peuple exprime et défend ce que j'appellerai sa “souveraineté” spirituelle originelle » ; à « mener sa vie suivant ses traditions propres, en excluant naturellement toute violation des droits humains fondamentaux et, en particulier, l'oppression des minorités » ; à « construire son avenir en donnant une éducation appropriée à ses jeunes générations ».330 L'ordre international requiert un équilibre entre particularité et universalité, que toutes les nations sont appelées à réaliser ; leur premier devoir est de vivre dans une attitude de paix, de respect et de solidarité avec les autres nations.
e) Combler l'écart entre la lettre et l'esprit
158 La proclamation solennelle des droits de l'homme est contredite par la douloureuse réalité de violations, de guerres et de violences en tout genre, en premier lieu les génocides et les déportations de masse, la diffusion un peu partout de formes toujours nouvelles d'esclavage comme le trafic d'êtres humains, les enfants soldats, l'exploitation des travailleurs, le trafic illégal de drogues et la prostitution : « Même dans les pays qui connaissent des formes de gouvernement démocratique, ces droits ne sont pas toujours entièrement respectés ».331
Il existe hélas un écart entre la « lettre » et l'« esprit » des droits de l'homme,332 auxquels n'est souvent accordé qu'un respect purement formel. Considérant le privilège accordé par l'Évangile aux pauvres, la doctrine sociale réaffirme à plusieurs reprises que « les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec plus de libéralité leurs biens au service des autres » et qu'une affirmation excessive de l'égalité « peut donner lieu à un individualisme où chacun revendique ses droits, sans se vouloir responsable du bien commun ».333
159 Consciente que sa mission essentiellement religieuse inclut la défense et la promotion des droits humains fondamentaux,334 l'Église « tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits ».335 L'Église ressent profondément l'exigence de respecter en son propre sein la justice 336 et les droits de l'homme.337
L'engagement pastoral se développe dans une double direction, d'annonce du fondement chrétien des droits de l'homme et de dénonciation des violations de ces droits : 338 en tout cas, « l'annonce est toujours plus importante que la dénonciation, et celle-ci ne peut faire abstraction de celle- là qui lui donne son véritable fondement et la force de la motivation la plus haute ».339 Pour être plus efficace, cet engagement est ouvert à la collaboration œcuménique, au dialogue avec les autres religions, à tous les contacts opportuns avec les organismes, gouvernementaux et non gouvernementaux, au niveau national et international. L'Église a surtout confiance en l'aide du Seigneur et de son Esprit qui, déversé dans les cœurs, est la garantie la plus sûre pour respecter la justice et les droits de l'homme, et donc pour contribuer à la paix : « Promouvoir la justice et la paix, pénétrer de la lumière et du ferment évangélique tous les domaines de l'existence sociale, l'Église n'a cessé de s'y employer au nom du mandat qu'elle a reçu de son Seigneur ».340
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décl. Dignitatis humanae, 1 : AAS 58 (1966) 929-930. ↩
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 41 : AAS 58 (1966) 1059-1060 ; Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 32, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 38-39. ↩
Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies (2 octobre 1979), 7 : L'Osservatore Romano, éd. française, 9 octobre 1979, p. 7. Pour Jean-Paul II, cette Déclaration « demeure l'une des expressions les plus hautes de la conscience humaine en notre temps » : Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies pour la célébration du 50ème anniversaire de sa fondation (5 octobre 1995), 2 : L'Osservatore Romano, éd. française, 10 octobre 1995, p. 5. ↩
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 27 : AAS 58 (1966) 1047-1048 ; Catéchisme de l'Église Catholique, 1930. ↩
Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 259 ; Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 22 : AAS 58 (1966) 1079. ↩
Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 278-279. ↩
Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 259. ↩
Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1999, 3 : AAS 91 (1999) 379. ↩
Paul VI, Message à la Conférence internationale des droits de l'homme (15 avril 1968) : AAS 60 (1968) 285. ↩
Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1999, 3 : AAS 91 (1999) 379. ↩
Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1999, 3 : AAS 91 (1999) 379. ↩
Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1998, 2 : AAS 91 (1998) 149. ↩
Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 259-264. ↩
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 26 : AAS 58 (1966) 1046-1047. ↩
Cf. Paul VI, Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies (4 octobre 1965), 6 : AAS 57 (1965) 883-884 ; Id., Message aux évêques réunis pour le Synode (26 octobre 1974) : AAS 66 (1974) 631-639. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 47 : AAS 83 (1991) 851-852 ; cf. aussi Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies (2 octobre 1979), 13 : L'Osservatore Romano, éd. française, 9 octobre 1979, p. 8. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Evangelium vitae, 2 : AAS 87 (1995) 402. ↩
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 27 : AAS 58 (1966) 1047-1048 ; Jean-Paul II, Encycl. Veritatis splendor, 80 : AAS 85 (1993) 1197- 1198 ; Id., Encycl. Evangelium vitae, 7-28 : AAS 87 (1995) 408-433. ↩
Concile Œcuménique Vatican II, Décl. Dignitatis humanae, 2 : AAS 58 (1966) 930-931. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis, 17 : AAS 71 (1979) 300. ↩
Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 259-264 ; Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 26 : AAS 58 (1966) 1046-1047. ↩
Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 264. ↩
Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 264. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 33 : AAS 80 (1988) 557-559 ; Id., Encycl. Centesimus annus, 21 : AAS 83 (1991) 818-819. ↩
Jean-Paul II, Lettre à l'occasion du cinquantième anniversaire du commencement de la deuxième guerre mondiale, 8 : L'Osservatore Romano, éd. française, 5 septembre 1989, p. 5. ↩
Jean-Paul II, Lettre à l'occasion du cinquantième anniversaire du commencement de la deuxième guerre mondiale, 8 : L'Osservatore Romano, éd. française, 5 septembre 1989, p. 5. ↩
Cf. Jean-Paul II, Discours au Corps Diplomatique (9 janvier 1988), 7-8 : AAS 80 (1988) 1139. ↩
Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies pour la célébration du 50ème anniversaire de sa fondation (5 octobre 1995), 8 : L'Osservatore Romano, éd. française, 10 octobre 1995, p. 6. ↩
Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée Générale des Nations Unies pour la célébration du 50ème anniversaire de sa fondation (5 octobre 1995), 8 : L'Osservatore Romano, éd. française, 10 octobre 1995, p. 6. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 47 : AAS 83 (1991) 852. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis, 17 : AAS 71 (1979) 295-300. ↩
Paul VI, Lettre apost. Octogesima adveniens, 23 : AAS 63 (1971) 418. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 54 : AAS 83 (1991) 859-860. ↩
Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 41 : AAS 58 (1966) 1060. ↩
Cf. Jean-Paul II, Discours aux Membres du Tribunal de la Rote Romaine (17 février 1979), 4 : L'Osservatore Romano, éd. française, 27 février 1979, p. 1. ↩
Cf. CIC, canons 208-223. ↩
Cf. Commission Pontificale « Iustitia et Pax », L'Église et les droits de l'homme, 70-90, Cité du Vatican 1975, pp. 47-55. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 41 : AAS 80 (1988) 572. ↩
Paul VI, Motu proprio Iustitiam et Pacem (10 décembre 1976) : L'Osservatore Romano, éd. française, 24 décembre 1976, p. 5. ↩