n° 192 à 196
VI. Le principe de solidarité
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a) Signification et valeur
192 La solidarité confère un relief particulier à la socialité intrinsèque de la personne humaine, à l'égalité de tous en dignité et en droits, au cheminement commun des hommes et des peuples vers une unité toujours plus convaincue. Jamais autant qu'aujourd'hui il n'a existé une conscience aussi diffuse du lien d'interdépendance entre les hommes et les peuples, qui se manifeste à tous les niveaux.413 La multiplication très rapide des voies et des moyens de communication « en temps réel », comme le sont les voies et les moyens télématiques, les extraordinaires progrès de l'informatique, le volume croissant des échanges commerciaux et des informations, témoignent de ce que, pour la première fois depuis le début de l'histoire de l'humanité, il est désormais possible, au moins techniquement, d'établir des relations entre personnes très éloignées ou inconnues.
Par ailleurs, face au phénomène de l'interdépendance et de son expansion constante, de très fortes disparités persistent dans le monde entier entre pays développés et pays en voie de développement, lesquelles sont alimentées aussi par différentes formes d'exploitation, d'oppression et de corruption qui influent de manière négative sur la vie interne et internationale de nombreux États. Le processus d'accélération de l'interdépendance entre les personnes et les peuples doit être accompagné d'un engagement sur le plan éthico-social tout aussi intensifié, pour éviter les conséquences néfastes d'une situation d'injustice de dimensions planétaires, destinée à se répercuter très négativement aussi dans les pays actuellement les plus favorisés.414
b) La solidarité comme principe social et comme vertu morale
193 Les nouvelles relations d'interdépendance entre les hommes et les peuples qui sont, de fait, des formes de solidarité, doivent se transformer en relations tendant à une véritable solidarité éthico-sociale, qui est l'exigence morale inhérente à toutes les relations humaines. La solidarité se présente donc sous deux aspects complémentaires : celui de principe social 415 et celui de vertu morale.416
La solidarité doit être saisie avant tout dans sa valeur de principe social ordonnateur des institutions, en vertu duquel les « structures de péché » 417 qui dominent les rapports entre les personnes et les peuples doivent être dépassées et transformées en structures de solidarité, à travers l'élaboration ou la modification opportune de lois, de règles du marché ou la création d'institutions.
La solidarité est également une véritable vertu morale, et non pas « un sentiment de compassion vague ou d'attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c'est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun ; c'est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous ».418 La solidarité s'élève au rang de vertu sociale fondamentale parce qu'elle se situe dans la dimension de la justice, vertu orientée par excellence au bien commun et dans l'engagement à « se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à “se perdre” pour l'autre au lieu de l'exploiter, et à “le servir” au lieu de l'opprimer à son propre profit (cf. Mt 10, 40-42 ; 20, 25 ; Mc 10, 42-45 ; Lc 22, 25-27) ».419
c) Solidarité et croissance commune des hommes
194 Le message de la doctrine sociale sur la solidarité met en évidence le fait qu'il existe des liens étroits entre solidarité et bien commun, solidarité et destination universelle des biens, solidarité et égalité entre les hommes et les peuples, solidarité et paix dans le monde.420 Le terme « solidarité », largement employé par le Magistère,421 exprime en synthèse l'exigence de reconnaître dans l'ensemble des liens qui unissent les hommes et les groupes sociaux entre eux, l'espace offert à la liberté humaine pour pourvoir à la croissance commune, partagée par tous. L'effort dans cette direction se traduit par l'apport positif à ne pas faire manquer à la cause commune et par la recherche des points d'entente possible, même là où prévaut une logique de division et de fragmentation, dans la disponibilité à se dépenser pour le bien de l'autre au-delà de tout individualisme et particularisme.422
195 Le principe de la solidarité implique que les hommes de notre temps cultivent davantage la conscience de la dette qu'ils ont à l'égard de la société dans laquelle ils sont insérés : ils sont débiteurs des conditions qui rendent viable l'existence humaine, ainsi que du patrimoine, indivisible et indispensable, constitué par la culture, par la connaissance scientifique et technologique, par les biens matériels et immatériels, par tout ce que l'aventure humaine a produit. Une telle dette doit être honorée dans les diverses manifestations de l'action sociale, de sorte que le chemin des hommes ne s'interrompe pas, mais demeure ouvert aux générations présentes et futures, appelées ensemble, les unes et les autres, à partager solidairement le même don.
d) La solidarité dans la vie et dans le message de Jésus-Christ
196 Le sommet insurmontable de la perspective indiquée est la vie de Jésus de Nazareth, l'Homme nouveau, solidaire de toute l'humanité jusqu'à la « mort sur la croix » (Ph 2, 8) : en lui il est toujours possible de reconnaître le Signe vivant de cet amour incommensurable et transcendant du Dieu- avec-nous, qui prend sur lui les infirmités de son peuple, chemine avec lui, le sauve et le constitue dans l'unité.423 En lui, et grâce à lui, la vie sociale aussi peut être redécouverte, même avec toutes ses contradictions et ambiguïtés, comme lieu de vie et d'espérance, en tant que signe d'une grâce qui est continuellement offerte à tous et qui invite aux formes de partage les plus élevées et les plus engageantes.
Jésus de Nazareth fait resplendir devant les yeux de tous les hommes le lien entre solidarité et charité, en en éclairant toute la signification : 424 « À la lumière de la foi, la solidarité tend à se dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. Alors le prochain n'est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l'égard de tous, mais il devient l'image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l'action constante de l'Esprit Saint. Il doit donc être aimé, même s'il est un ennemi, de l'amour dont l'aime le Seigneur, et l'on doit être prêt au sacrifice pour lui, même au sacrifice suprême : “Donner sa vie pour ses frères” (cf. 1 Jn 3, 16) ».425
À l'interdépendance peut être associé le thème classique de la socialisation, plusieurs fois examiné par la doctrine sociale de l'Église : cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra : AAS 53 (1961) 415-417 ; Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 42 : AAS 58 (1966) 1060-1061 ; Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 14-15 : AAS 73 (1981) 612-618. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 11-22 : AAS 80 (1988) 525-540. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 36, 37 : AAS 80 (1988) 561-564 ; cf. Id., Exhort. apost. Reconciliatio et paenitentia, 16 : AAS 77 (1985) 213-217. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 38 : AAS 80 (1988) 565-566. ↩
Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 38 : AAS 80 (1988) 566 ; cf. en outre : Id., Encycl. Laborem exercens, 8 : AAS 73 (1981) 594-598 ; Id., Encycl. Centesimus annus, 57 : AAS 83 (1991) 862-863. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 17, 39, 45 : AAS 80 (1988) 532- 533, 566-568, 577-578. La solidarité internationale est aussi une exigence d'ordre moral ; la paix du monde dépend d'elle dans une large mesure : cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 83-86 : AAS 58 (1966) 1107-1110 ; Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 48 : AAS 59 (1967) 281 ; Commission Pontificale « Iustitia et Pax », Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international, I, 1, Typographie Polyglotte Vaticane, Cité du Vatican 1986, p. 11 ; Catéchisme de l'Église Catholique, 1941 et 2438. ↩
La solidarité, bien que cette expression explicite manque encore, est un des principes de base de l'encyclique « Rerum novarum » (cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra : AAS 53 [1961] 407). « Le principe de solidarité, comme on dit aujourd'hui... a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d'“amitié” que nous trouvons déjà dans la philosophie grecque. Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de “charité sociale”, tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de “civilisation de l'amour” » (Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 10 : AAS 83 [1991] 805). La solidarité est un des principes de base de tout l'enseignement social de l'Église (cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instr. Libertatis conscientia, 73 : AAS 79 [1987] 586). À partir de Pie XII, (cf. Encycl. Summi Pontificatus : AAS 31 [1939] 426- 427), le terme « solidarité » est utilisé de plus en plus fréquemment et avec une signification toujours plus large : de celle de « loi » dans cette même encyclique à celle de « principe » (cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra : AAS 53 [1961] 407), de « devoir » (cf. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 17, 48 : AAS 59 [1967] 265-266, 281) et de « valeur » (cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 38 : AAS 80 [1988] 564-566) et, enfin, de « vertu » (cf. Id., Encycl. Sollicitudo rei socialis, 38 : AAS 80 [1988] 564-566, 568-569). ↩
Cf. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 38, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, pp. 42-43. ↩
Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 32 : AAS 58 (1966) 1051. ↩
Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 40 : AAS 80 (1988) 568 : « La solidarité est sans aucun doute une vertu chrétienne. Dès le développement qui précède on pouvait entrevoir de nombreux points de contact entre elle et l'amour qui est le signe distinctif des disciples du Christ (cf. Jn 13, 35) ». ↩
Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 40 : AAS 80 (1988) 569. ↩