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Deuxième chapitre

Mission de l'Église et doctrine sociale

n° 60 à 71

I. Évangélisation et doctrine sociale

Dans cette page

a) L'Église, demeure de Dieu avec les hommes

60 L'Église, qui participe aux joies et aux espoirs, aux angoisses et aux tristesses des hommes, est solidaire de tout homme et de toute femme, en tout lieu et en tout temps, et leur apporte la joyeuse nouvelle du Royaume de Dieu qui, par Jésus-Christ, est venu et vient au milieu d'eux.73 Elle est, dans l'humanité et dans le monde, le sacrement de l'amour de Dieu et, par conséquent, de l'espérance la plus grande, qui active et soutient tout authentique projet et engagement de libération et de promotion humaine. L'Église est parmi les hommes la tente de la compagnie de Dieu — « la demeure de Dieu parmi les hommes » (Ap 21, 3) — de sorte que l'homme n'est pas seul, perdu ou égaré dans son effort d'humaniser le monde, mais qu'il trouve un soutien dans l'amour rédempteur du Christ. Elle est ministre du salut, non pas d'une manière abstraite ou purement spirituelle, mais dans le contexte de l'histoire et du monde où l'homme vit,74 où il est rejoint par l'amour de Dieu et par la vocation à correspondre au projet divin.

61 Unique et inimitable dans son individualité, chaque homme est un être ouvert à la relation avec les autres dans la société. Le fait de vivre avec les autres dans le réseau de rapports qui lie entre eux les individus, les familles, les groupes intermédiaires, dans des relations de rencontre, de communication et d'échange, assure à la vie une qualité meilleure. Le bien commun que les hommes recherchent et poursuivent en formant la communauté sociale est une garantie du bien personnel, familial et associatif.75 C'est pour ces raisons que la société naît et prend forme, avec ses aspects structurels, c'est-à-dire politiques, économiques, juridiques et culturels. L'Église s'adresse avec sa doctrine sociale à l'homme, en tant qu'être « intégré dans le réseau complexe de relations des sociétés modernes ».76 « Experte en humanité »,77 elle est en mesure de le comprendre dans sa vocation et dans ses aspirations, dans ses limites et ses malaises, dans ses droits et ses devoirs, et d'avoir pour lui une parole de vie à faire résonner dans les événements historiques et sociaux de l'existence humaine.

b) Féconder et fermenter la société grâce à l'Évangile

62 Par son enseignement social, l'Église entend annoncer et actualiser l'Évangile au cœur du réseau complexe des relations sociales. Il ne s'agit pas simplement d'atteindre l'homme dans la société, l'homme en tant que destinataire de l'annonce évangélique, mais de féconder et de fermenter la société même par l'Évangile.78 Prendre soin de l'homme signifie, par conséquent, pour l'Église, impliquer aussi la société dans sa sollicitude missionnaire et salvifique. La vie commune en société détermine souvent la qualité de la vie et, par conséquent, les conditions où chaque homme et chaque femme se comprennent et décident d'eux-mêmes et de leur vocation. Voilà pourquoi l'Église n'est indifférente à rien de ce qui, dans la société, se choisit, se produit et se vit, à la qualité morale, c'est-à-dire authentiquement humaine et humanisante, de la vie sociale. La société et, avec elle, la politique, l'économie, le travail, le droit et la culture ne constituent pas un milieu purement séculier et mondain, et donc marginal et étranger par rapport au message et à l'économie du salut. En effet, la société, avec tout ce qui s'y réalise, concerne l'homme. C'est la société des hommes, qui sont « la première route et la route fondamentale de l'Église ».79

63 Avec sa doctrine sociale, l'Église se charge du devoir d'annonce que le Seigneur lui a confié. Elle concrétise dans les événements historiques le message de libération et de rédemption du Christ, l'Évangile du Royaume. En annonçant l'Évangile, l'Église « atteste à l'homme, au nom du Christ, sa dignité propre et sa vocation à la communion des personnes ; elle lui enseigne les exigences de la justice et de la paix, conformes à la sagesse divine ».80

Évangile qui résonne grâce à l'Église dans l'aujourd'hui de l'homme,81 la doctrine sociale est parole qui libère. Cela signifie qu'elle a l'efficacité de la vérité et de la grâce de l'Esprit de Dieu qui pénètre les cœurs, en les disposant à cultiver les pensées et les projets d'amour, de justice, de liberté et de paix. Évangéliser le social signifie alors insuffler dans le cœur des hommes toute la force de sens et de libération de l'Évangile, de façon à promouvoir une société à la mesure de l'homme car à la mesure du Christ : c'est construire une cité de l'homme plus humaine, car plus conforme au Royaume de Dieu.

64 L'Église, avec sa doctrine sociale, non seulement ne s'éloigne pas de sa mission, mais elle lui est rigoureusement fidèle. La rédemption accomplie par le Christ et confiée à la mission salvifique de l'Église est, certes, d'ordre surnaturel. Cette dimension n'est pas une expression limitative, mais intégrale du salut.82 Le surnaturel ne doit pas se concevoir comme une entité ou un espace qui commencerait là où finit le naturel, mais comme l'élévation de celui-ci, de sorte que rien dans l'ordre de la création et de l'humain n'est étranger à l'ordre surnaturel et théologal de la foi et de la grâce, ni n'en est exclu, mais que tout y est plutôt reconnu, assumé et élevé : « En Jésus-Christ, le monde visible, créé par Dieu pour l'homme — ce monde qui, lorsque le péché y est entré, a été soumis à la caducité —, retrouve de nouveau son lien originaire avec la source divine de la sagesse et de l'amour. En effet, “Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique”. De même que dans l'homme-Adam ce lien avait été brisé, dans l'Homme-Christ il a été de nouveau renoué ».83

65 La Rédemption commence avec l'Incarnation, par laquelle le Fils de Dieu revêt tout l'homme, excepté le péché, selon les solidarités instituées par la Sagesse créatrice divine, et englobe tout dans son don d'Amour rédempteur. L'homme est rejoint par cet Amour dans l'entièreté de son être : être corporel et spirituel, en relation solidaire avec les autres. Tout l'homme — non pas une âme séparée ou un être fermé dans son individualité, mais la personne et la société des personnes — est impliqué dans l'économie salvifique de l'Évangile. Porteuse du message d'Incarnation et de Rédemption de l'Évangile, l'Église ne peut pas parcourir une autre voie : par sa doctrine sociale et l'action efficace qu'elle met en œuvre, non seulement elle ne défigure pas son visage et sa mission, mais elle est fidèle au Christ et se révèle aux hommes comme « sacrement universel du salut ».84 Ceci est particulièrement vrai à une époque comme la nôtre, caractérisée par une interdépendance croissante et par une mondialisation des questions sociales.

c) Doctrine sociale, évangélisation et promotion humaine

66 La doctrine sociale fait partie intégrante du ministère d'évangélisation de l'Église. Tout ce qui concerne la communauté des hommes — situations et problèmes relatifs à la justice, à la libération, au développement, aux relations entre les peuples, à la paix — n'est pas étranger à l'évangélisation, et celle-ci ne serait pas complète si elle ne tenait pas compte de l'appel réciproque que se lancent continuellement l'Évangile et la vie concrète, personnelle et sociale, de l'homme.85 Il existe des liens profonds entre évangélisation et promotion humaine : « Liens d'ordre anthropologique, parce que l'homme à évangéliser n'est pas un être abstrait, mais qu'il est sujet aux questions sociales et économiques. Liens d'ordre théologique, puisqu'on ne peut pas dissocier le plan de la création du plan de la Rédemption qui, lui, atteint les situations très concrètes de l'injustice à combattre et de la justice à restaurer. Liens de cet ordre éminemment évangélique qui est celui de la charité : comment en effet proclamer le commandement nouveau sans promouvoir dans la justice et la paix la véritable, l'authentique croissance de l'homme ? ».86

67 La doctrine sociale « a par elle-même la valeur d'un instrument d'évangélisation » 87 et se développe dans la rencontre toujours renouvelée entre le message évangélique et l'histoire humaine. Ainsi comprise, cette doctrine est une voie caractéristique pour l'exercice du ministère de la Parole et de la fonction prophétique de l'Église : 88 « l'enseignement et la diffusion de la doctrine sociale de l'Église appartiennent à sa mission d'évangélisation ; c'est une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société et elle place le travail quotidien et la lutte pour la justice dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur ».89 Nous ne sommes pas en présence d'un intérêt ou d'une action marginale, qui s'ajoute à la mission de l'Église, mais au cœur même de sa dimension ministérielle : grâce à la doctrine sociale, l'Église « annonce Dieu et le mystère du salut dans le Christ, et, pour la même raison, elle révèle l'homme à lui-même ».90 C'est un ministère qui procède non seulement de l'annonce, mais aussi du témoignage.

68 L'Église ne prend pas en charge la vie en société sous tous ses aspects, mais selon sa compétence spécifique qui est l'annonce du Christ Rédempteur : 91 « La mission propre que le Christ a confiée à son Église n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre économique ou social : le but qu'il lui a assigné est d'ordre religieux. Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine ».92 Ceci veut dire que l'Église, avec sa doctrine sociale, n'entre pas dans des questions techniques et ne propose pas de systèmes ou de modèles d'organisation sociale : 93 ceci ne relève pas de la mission que le Christ lui a confiée. L'Église a la compétence qui lui vient de l'Évangile : du message de libération de l'homme annoncé et témoigné par le Fils de Dieu fait homme.

d) Droit et devoir de l'Église

69 Par sa doctrine sociale, l'Église « se propose d'assister l'homme sur le chemin du salut » 94 : il s'agit de sa fin primordiale et unique. Il n'existe aucun autre objectif tendant à substituer ou à envahir les tâches des autres, en négligeant les siennes, ou à poursuivre des objectifs étrangers à sa mission. Cette mission constitue à la fois le droit et le devoir de l'Église d'élaborer sa propre doctrine sociale et d'exercer à travers celle-ci une influence sur la société et ses structures, par le biais des responsabilités et des devoirs que suscite cette doctrine.

70 L'Église a le droit d'être pour l'homme maîtresse de vérité de la foi : de la vérité non seulement du dogme, mais aussi de la morale qui découle de la nature humaine et de l'Évangile.95 De fait, la parole de l'Évangile ne doit pas seulement être écoutée, mais aussi mise en pratique (cf. Mt 7, 24 ; Lc 6, 46-47 ; Jn 14, 21.23-24 ; Jc 1, 22) : la cohérence au niveau des comportements manifeste l'adhésion du croyant et n'est pas circonscrite au milieu strictement ecclésial et spirituel, mais elle investit l'homme dans tout son vécu et selon toutes ses responsabilités. Bien que séculières, celles-ci ont l'homme pour sujet, c'est-à-dire celui que Dieu appelle, à travers l'Église, à participer à son don salvifique.

L'homme doit correspondre au don du salut non par une adhésion partielle, abstraite ou verbale, mais par toute sa vie, selon toutes les relations qui la caractérisent, de sorte qu'il n'abandonne rien à un milieu profane et mondain, qui serait sans importance ou étranger au salut. Voilà pourquoi la doctrine sociale n'est pas pour l'Église un privilège, une digression, une commodité ou une ingérence : elle a le droit d'évangéliser le social, c'est-à-dire de faire résonner la parole libératrice de l'Évangile dans le monde complexe de la production, du travail, de l'entreprise, de la finance, du commerce, de la politique, de la jurisprudence, de la culture et des communications sociales, dans lequel vit l'homme.

71 Ce droit est en même temps un devoir, car l'Église ne peut y renoncer sans se démentir elle-même et sans démentir sa fidélité au Christ : « Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! » (1 Co 9, 16). L'avertissement que saint Paul s'adresse à lui-même résonne dans la conscience de l'Église comme un rappel à parcourir toutes les voies de l'évangélisation ; non seulement celles qui conduisent aux consciences individuelles, mais aussi celles qui conduisent aux institutions publiques : d'un côté, il faut éviter l'« erreur qui consiste à réduire le fait religieux au domaine purement privé » ;96 de l'autre côté, on ne peut pas orienter le message chrétien vers un salut purement ultra-terrestre, incapable d'illuminer la présence sur la terre.97

En raison de la valeur publique de l'Évangile et de la foi et à cause des effets pervers de l'injustice, c'est-à-dire du péché, l'Église ne peut pas demeurer indifférente aux affaires sociales : 98 « Il appartient à l'Église d'annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l'ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine, dans la mesure où l'exigent les droits fondamentaux de la personne humaine ou le salut des âmes ».99


  1. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1 : AAS 58 (1966) 1025-1026. ↩

  2. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 40 : AAS 58 (1966) 1057-1059 ; Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 53-54 : AAS 83 (1991) 859-860 ; Id., Encycl. Sollicitudo rei socialis, 1 : AAS 80 (1988) 513-514. ↩

  3. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 32 : AAS 58 (1966) 1051. ↩

  4. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 54 : AAS 83 (1991) 859. ↩

  5. Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 13 : AAS 59 (1967) 263. ↩

  6. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 40 : AAS 58 (1966) 1057-59. ↩

  7. Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis, 14 : AAS 71 (1979) 284. ↩

  8. Catéchisme de l'Église Catholique, 2419. ↩

  9. Cf. Jean-Paul II, Homélie de la messe de Pentecôte pour le 1er centenaire de l'Encyclique « Rerum novarum » (19 mai 1991) : AAS 84 (1992) 282. ↩

  10. Cf. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, 9, 30 : AAS 68 (1976) 10-11, 25- 26 ; Jean-Paul II, Discours à la Troisième Conférence Générale de l'Épiscopat latino- américain, Puebla (28 janvier 1979), III/4-7 : AAS 71 (1979) 199-204 ; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instr. Libertatis conscientia, 63-64, 80 : AAS 79 (1987) 581-582, 590-591. ↩

  11. Jean-Paul II, Encycl. Redemptor hominis, 8 : AAS 71 (1979) 270. ↩

  12. Concile Œcuménique Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, 48 : AAS 57 (1965) 53. ↩

  13. Cf. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, 29 : AAS 68 (1976) 25. ↩

  14. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, 31 : AAS 68 (1976) 26. ↩

  15. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 54 : AAS 83 (1991) 860. ↩

  16. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 41 : AAS 80 (1988) 570-572. ↩

  17. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5 : AAS 83 (1991) 799. ↩

  18. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 54 : AAS 83 (1991) 860. ↩

  19. Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 2420. ↩

  20. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 42 : AAS 58 (1966) 1060. ↩

  21. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 41 : AAS 80 (1988) 570-572. ↩

  22. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 54 : AAS 83 (1991) 860. ↩

  23. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Décl. Dignitatis humanae, 14 : AAS 58 (1966) 940 ; Jean-Paul II, Encycl. Veritatis splendor, 27, 64, 110 : AAS 85 (1993) 1154- 1155, 1183-1184, 1219-1220. ↩

  24. Jean-Paul II, Message au Secrétaire général des Nations Unies pour le 30ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (2 décembre 1978) : La Documentation Catholique, nº 1755 (1979), p. 2. ↩

  25. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 5 : AAS 83 (1991) 799. ↩

  26. Cf. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, 34 : AAS 68 (1976) 28. ↩

  27. CIC, canon 747, § 2. ↩