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n° 197 à 203

VII. Les valeurs fondamentales de la vie sociale

Dans cette page

a) Rapport entre principes et valeurs

197 La doctrine sociale de l'Église, au-delà des principes qui doivent présider à l'édification d'une société digne de l'homme, indique aussi des valeurs fondamentales. Le rapport entre principes et valeurs est indéniablement un rapport de réciprocité, dans la mesure où les valeurs sociales expriment l'appréciation à attribuer aux aspects déterminés du bien moral que les principes entendent réaliser, en s'offrant comme points de référence pour une structuration opportune et pour conduire la vie sociale de manière ordonnée. Les valeurs requièrent donc à la fois la pratique des principes fondamentaux de la vie sociale et l'exercice personnel des vertus, donc des attitudes morales correspondant aux valeurs elles-mêmes.426

Toutes les valeurs sociales sont inhérentes à la dignité de la personne humaine, dont elles favorisent le développement authentique, et sont essentiellement : la vérité, la liberté, la justice et l'amour.427 Leur pratique est une voie sûre et nécessaire pour atteindre le perfectionnement personnel et une vie sociale en commun plus humaine ; elles constituent la référence incontournable pour les responsables de la chose publique, appelés à mettre en œuvre « les réformes substantielles des structures économiques, politiques, culturelles et technologiques et les nécessaires changements dans les institutions ».428 Le respect de la légitime autonomie des réalités terrestres conduit l'Église à ne pas se réserver des compétences spécifiques d'ordre technique et temporel,429 mais elle ne l'empêche pas d'intervenir pour montrer comment, dans les différents choix de l'homme, ces valeurs sont affirmées ou, vice-versa, niées.430

b) La vérité

198 Les hommes sont tenus de façon particulière à tendre continuellement vers la vérité, à la respecter et à l'attester de manière responsable.431 Vivre dans la vérité revêt une signification spéciale dans les rapports sociaux : la vie en commun entre les êtres humains au sein d'une communauté est, en effet, ordonnée, féconde et correspond à leur dignité de personnes lorsqu'elle se fonde sur la vérité.432 Plus les personnes et les groupes sociaux s'efforcent de résoudre les problèmes sociaux selon la vérité, plus ils s'éloignent de l'arbitraire et se conforment aux exigences objectives de la moralité.

Notre époque requiert une intense activité éducative 433 et un engagement de la part de tous, afin que la recherche de la vérité, qui ne se réduit pas à l'ensemble ou à une seule des diverses opinions, soit promue dans chaque milieu et prévale sur toute tentative d'en relativiser les exigences ou de lui porter atteinte.434 C'est une question qui touche en particulier le monde de la communication publique et celui de l'économie, dans lesquels l'usage sans scrupules de l'argent fait naître des interrogations toujours plus pressantes, qui renvoient nécessairement à un besoin de transparence et d'honnêteté dans l'action personnelle et sociale.

c) La liberté

199 La liberté est dans l'homme un signe très élevé de l'image divine et, en conséquence, un signe de la dignité sublime de chaque personne humaine : 435 « La liberté s'exerce dans les rapports entre les êtres humains. Chaque personne humaine, créée à l'image de Dieu, a le droit naturel d'être reconnue comme un être libre et responsable. Tous doivent à chacun ce devoir du respect. Le droit à l'exercice de la liberté est une exigence inséparable de la dignité de la personne humaine ».436 Il ne faut pas restreindre le sens de la liberté, en la considérant dans une perspective purement individualiste et en la réduisant à un exercice arbitraire et incontrôlé de l'autonomie personnelle : « Loin de s'accomplir dans une totale autarcie du moi et dans l'absence de relations, la liberté n'existe vraiment que là où des liens réciproques, réglés par la vérité et la justice, unissent les personnes ».437 La compréhension de la liberté devient profonde et vaste quand elle est protégée, même au niveau social, dans la totalité de ses dimensions.

200 La valeur de la liberté, en tant qu'expression de la singularité de chaque personne humaine, est respectée quand il est permis à chaque membre de la société de réaliser sa vocation personnelle ; de chercher la vérité et de professer ses idées religieuses, culturelles et politiques ; d'exprimer ses opinions ; de décider de son état de vie et, dans la mesure du possible, de son travail ; de prendre des initiatives à caractère économique, social et politique. Ceci doit advenir au sein d'un « contexte juridique ferme »,438 dans les limites du bien commun et de l'ordre public et, en tous les cas, à l'enseigne de la responsabilité.

Par ailleurs, la liberté doit aussi se manifester comme capacité de refus de ce qui est moralement négatif, sous quelque forme que ce soit,439 comme capacité de détachement effectif de tout ce qui peut entraver la croissance personnelle, familiale et sociale. La plénitude de la liberté consiste dans la capacité de disposer de soi en vue du bien authentique, dans la perspective du bien commun universel.440

d) La justice

201 La justice est une valeur qui s'accompagne de l'exercice de la vertu morale cardinale qui lui correspond.441 Selon sa formulation la plus classique, elle « consiste dans la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû ».442 Du point de vue subjectif, la justice se traduit dans l'attitude déterminée par la volonté de reconnaître l'autre comme personne, tandis que, du point de vue objectif, elle constitue le critère déterminant de la moralité dans le domaine inter-subjectif et social.443

Le Magistère social rappelle au respect des formes classiques de la justice : la justice commutative, la justice distributive et la justice légale.444 La justice sociale 445 y a acquis un relief toujours plus important ; elle représente un véritable développement de la justice générale, régulatrice des rapports sociaux sur la base du critère de l'observance de la loi. La justice sociale, exigence liée à la question sociale, qui se manifeste aujourd'hui sous une dimension mondiale, concerne les aspects sociaux, politiques et économiques et, surtout, la dimension structurelle des problèmes et des solutions qui s'y rattachent.446

202 La justice apparaît comme particulièrement importante dans le contexte actuel, où la valeur de la personne, de sa dignité et de ses droits, au-delà des proclamations d'intentions, est sérieusement menacée par la tendance diffuse de recourir exclusivement aux critères de l'utilité et de l'avoir. La justice aussi, sur la base de ces critères, est considérée de façon réductrice, alors qu'elle acquiert une signification plus pleine et plus authentique dans l'anthropologie chrétienne. De fait, la justice n'est pas une simple convention humaine, car ce qui est « juste » n'est pas originellement déterminé par la loi, mais par l'identité profonde de l'être humain.447

203 La pleine vérité sur l'homme permet de dépasser la vision contractualiste de la justice, qui est une vision limitée, et d'ouvrir aussi à la justice l'horizon de la solidarité et de l'amour : « Seule, la justice ne suffit pas. Elle peut même en arriver à se nier elle-même, si elle ne s'ouvre pas à cette force plus profonde qu'est l'amour ».448 À la valeur de la justice, la doctrine sociale associe en effet celle de la solidarité, comme voie privilégiée de la paix. Si la paix est le fruit de la justice, « aujourd'hui on pourrait dire, avec la même justesse et la même force d'inspiration biblique (cf. Is 32, 17 ; Jc 3, 18) : Opus solidaritatis pax, la paix est le fruit de la solidarité ».449 De fait, l'objectif de la paix « sera certainement atteint grâce à la mise en œuvre de la justice sociale et internationale, mais aussi grâce à la pratique des vertus qui favorisent la convivialité et qui nous apprennent à vivre unis afin de construire dans l'unité, en donnant et en recevant, une société nouvelle et un monde meilleur ».450


  1. Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 1886. ↩

  2. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 26 : AAS 58 (1966) 1046-1047 ; Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 265-266. ↩

  3. Congrégation pour l'Éducation Catholique, Orientations pour l'étude et l'enseignement de la doctrine sociale de l'Église dans la formation sacerdotale, 43, Typographie Polyglotte Vaticane, Rome 1988, p. 46. ↩

  4. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 36 : AAS 58 (1966) 1053-1054. ↩

  5. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 1 : AAS 58 (1966) 1025-1026 ; Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 13 : AAS 59 (1967) 263-264. ↩

  6. Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 2467. ↩

  7. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 265-266, 281. ↩

  8. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 61 : AAS 58 (1966) 1081-1082 ; Paul VI, Encycl. Populorum progressio, 35, 40 : AAS 59 (1967) 274- 275, 277 ; Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 44 : AAS 80 (1988) 575-577. Pour la réforme de la société « la tâche prioritaire, qui conditionne la réussite de toutes les autres, est d'ordre éducatif » : Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instr. Libertatis conscientia, 99 : AAS 79 (1987) 599. ↩

  9. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 16 : AAS 58 (1966) 1037 ; Catéchisme de l'Église Catholique, 2464-2487. ↩

  10. Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 17 : AAS 58 (1966) 1037-1038 ; Catéchisme de l'Église Catholique, 1705, 1730 ; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instr. Libertatis conscientia, 28 : AAS 79 (1987) 565. ↩

  11. Catéchisme de l'Église Catholique, 1738. ↩

  12. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instr. Libertatis conscientia, 26 : AAS 79 (1987) 564-565. ↩

  13. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 42 : AAS 83 (1991) 846. L'affirmation concerne l'initiative économique, mais elle semble pouvoir aussi s'étendre correctement aux autres secteurs de l'action personnelle. ↩

  14. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 17 : AAS 83 (1991) 814-815. ↩

  15. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 289-290. ↩

  16. Cf. Saint Thomas d'Aquin, Summa theologiae, I-II, q. 6 : Ed. Leon. 6, 55-63. ↩

  17. Catéchisme de l'Église Catholique, 1807 ; cf. Saint Thomas d'Aquin, Summa theologiae, II-II, q. 58, a. 1 : Ed. Leon 9, 9-10 : « iustitia est perpetua et constans voluntas ius suum unicuique tribuendi ». ↩

  18. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in terris : AAS 55 (1963) 282-283. ↩

  19. Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 2411. ↩

  20. Cf. Catéchisme de l'Église Catholique, 1928-1942, 2425-2449, 2832 ; Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris : AAS 29 (1937) 92. ↩

  21. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 2 : AAS 73 (1981) 580-583. ↩

  22. Cf. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 40 : AAS 80 (1988) 568 ; Catéchisme de l'Église Catholique, 1929. ↩

  23. Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2004, 10 : AAS 96 (2004) 121. ↩

  24. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 39 : AAS 80 (1988) 568. ↩

  25. Jean-Paul II, Encycl. Sollicitudo rei socialis, 39 : AAS 80 (1988) 568. ↩